L’interview de Janvier à propos de "Un océan de solitude"

 

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- Janvier :        Mon ami Elliott vient de vous recevoir dans ses pages, j’ai pensé que notre entretien pourrait utilement compléter cet article ?

- L’auteur :      Vous l’avez lu?

- Janvier :        J’ai noté qu’il était allé à l’essentiel.

- L’auteur :      Que nous reste-t-il donc ?

- Janvier :        Le principal à n’en point douter.

                        Comment vous définissez-vous ?

- L’auteur :      C’est la question que je me posais quand j’ai commencé à écrire.

- Janvier :        Vous avez trouvé une réponse ?

- L’auteur :      J’ai trouvé beaucoup d’autres questions qui m’ont distrait de celle-là.

- Janvier :        C’est déjà ça.

                        Et vos lecteurs ?

- L’auteur :      Peut-être les ai-je distraits des questions qu’ils se posaient…

- Janvier :        Sans les résoudre ?

- L’auteur :      Je n’ai pas cette prétention, distraire c’est déjà beaucoup. Quand ils retrouvent leurs questions peuvent-ils peut-être les appréhender autrement, plus détendus, un peu plus… heureux ?

- Janvier :        Vous rendez vos semblables heureux ?

- L’auteur :      J’essaie de m’adresser à la part d’eux-mêmes qui est ouverte au bonheur.

- Janvier :        Pourtant on ne peut pas dire que votre roman soit franchement gai ?

- L’auteur :      Il est positif, optimiste : si certains des faits qu’il rapporte sont durs, douloureux, les personnages qui les vivent trouvent le moyen d’ouvrir des fenêtres, le choc passé, ils font des rencontres, ils cherchent des ailleurs.

- Janvier :        Il est vrai que votre écriture est à cette image : souvent difficile et tourmentée, elle s’échappe soudain dans des envolées poétiques, qui libèrent les personnages et les projettent vers ces ailleurs que vous venez de suggérer.

- L’auteur :      Je ne l’aurais pas mieux dit, vous devriez écrire ! Elliott m’a avoué qu’il aurait aimé mais…

- Janvier :        Ah ! Elliott !

- L’auteur :      C’est donc un bon ami à vous ?

- Janvier :        Nous nous connaissons depuis peu, mais je dois avouer que depuis que je le connais, je vois les choses autrement : le mot évidence est devenu comme inconnu pour moi.

- L’auteur :      Je le connais peu, mais j’imagine.

- Janvier :        Ne cherchez pas à le connaitre davantage si vous voulez rester ce que vous êtes. Mais qui êtes-vous ?

- L’auteur :      Plus prosaïquement né en 48, je dois appartenir au baby-boom et aux pavés de 68, né à Rouen, trop doué pour les études, on ne m’a pas demandé si je voulais faire autre chose. J’ai décidé de faire autre chose à 17 ans : je suis allé saluer le proviseur du lycée Corneille où je suivais math sup et j’ai commencé ma vie.

- Janvier :        Déçu par votre enfance ?

- L’auteur :      Nullement, une enfance heureuse dans une famille modeste : beaucoup d’amour et de tendresse, les soucis d’alors se sont effacés de ma mémoire, ne restent que des images apaisées.

Un jour, il faut trouver son propre chemin, non ?

- Janvier :        Vous avez salué le proviseur…

- L’auteur :      Mon adolescence m’avait mis au contact d’enfants en tant que moniteur de colo, j’avais aussi assuré des animations auprès d’enfants de harkis, je suis assez naturellement allé vers les exclus qu’on appelait alors les délinquants. J’étais plus jeune que certains d’entre eux, je crois leur avoir apporté autant qu’ils m’ont apporté. J’ai découvert leur monde, ils ont accepté de m’entendre et ce chemin a duré vingt ans. Il dure toujours en fait.

- Janvier :        Autrement.

- L’auteur :      En vingt années j’ai rencontré tant de détresses, de drames et de violences que je me suis déclaré fatigué. J’avais, rassurez-vous rencontré tout autant de sourires et de bonheurs magiques, écrasé de petites larmes de bonheur pour un espoir retrouvé ; simplement je ne me sentais plus disponible, suffisamment disponible.

- Janvier :        Et votre vie privée ?

- L’auteur :      Qu’elle le reste. Du bonheur, du malheur, une femme, des enfants, un divorce, une famille recomposée, du bonheur, des petits malheurs, des petits enfants et des chats. Sous mes pieds nus ma planète. What else ?

- Janvier :        L’écriture ?

- L’auteur :      À 16 ans j’avais écrit, mis en scène et joué deux pièces de théâtre, des sketches, fait du chant en groupe avec mes bons amis et connu un petit succès. J’ai toujours su que je reviendrai à l’écriture, ces moments là m’avaient laissé trop d’émotion.

- Janvier :        Elle est revenue…

- L’auteur :      Beaucoup plus tard, j’ai couru dans tous les sens dès que j’ai quitté le proviseur, ma vie a été un tourbillon. J’ai souvent été excessif, d’un naturel timide et pas fier de l’être, j’ai caché cet aspect derrière des excès à la mesure de ce que je voulais taire. Heureusement il parait que j’ai une nature aimable et aimante : j’ai beaucoup péché et il m’a été beaucoup pardonné.

- Janvier :        Rien de grave ?

- L’auteur :      Des excès. Simplement. 68 avait laissé ses traces, en 76 nous élevions des chèvres dans le Cantal : paysans fiers de l’être et nos fromages était si bons ; en plus ils étaient bio!

- Janvier :        J’ai cru savoir que votre démon vous a rattrapé ?

- L’auteur :      13 ans plus tard j’étais maire de la commune et pour neuf années. Président de ceci ou cela, à courir les ministères et rencontrer des gens qui ne s’aimaient qu’importants…

- Janvier :        Par exemple ?

- L’auteur :      Giscard, des proches de Chirac, Charasse, Ségolène, Marleix, Waechter, Voynet, Delevoye et quelques autres

- Janvier :        Beau parcours !

- L’auteur :      Oui et non, surement aurait-il mieux valu que j’ai une maitresse, ma charge m’a dévoré.

- Janvier :        Votre femme est partie !

- L’auteur :      Et l’écriture m’a rattrapé.

- Janvier :        Tout s’est effondré : face à vous-même.

- L’auteur :      À mon stylo, à mon vélo.

J’ai commencé à me réconcilier avec mon corps en fait, quand tout va bien, c’est le grand oublié, ça a été ma première retrouvaille.

                        J’ai même écrit en vélo !

- Janvier :        Il faudra que j’en fasse part à Elliott, cela ne manquera pas de l’intéresser !

- L’auteur :      La bonne manière de fuir mes pensées a été de leur laisser beaucoup moins de place : rechercher les limites de mon corps, connaître l’épuisement, composer des textes tout en pédalant, accrocher le rythme de mes textes à celui de mes souffrances…

- Janvier :        Se projeter.

- L’auteur :      Changer de projet, composer une image faite de signes sur le papier ou sur l’écran, la proposer à des inconnus. Juste après avoir perdu son image de chair.

- Janvier :        Un premier roman ?

- L’auteur :      Inabouti, mais pas mort : « L’espace d’un être »

- Janvier :        Des nouvelles ?

- L’auteur :      Je prépare la parution prochaine d’un recueil : « Rêvalités », elles sont effet filles d’une rencontre entre le rêve et la réalité.

- Janvier :        Un océan de solitude ?

- L’auteur :      Quitte à changer de vie, j’ai pris le premier train : c’était un avion, il m’a mené en Martinique. Quelques semaines avant, au cours d’un voyage en solitaire à la recherche de moments passés, j’avais posé mon bloc sténo sur le coin d’un bar à Albi et dans le gentil brouhaha des habitués qui ne me savaient pas j’ai écrit le premier chapitre.

- Janvier :        Vous êtes un écrivain public ?

- L’auteur :      J’écris en deux temps : dans le premier je suis une pulsion, j’écris ce qui me passe par la tête et le fait d’être dans un environnement animé voire bruyant, m’est une stimulation ; j’ai écrit en boite de nuit, à la terrasse de café, à jeun, alcoolisé, reposé ou épuisé. J’ai même écrit au cours d’un entretien administratif avec les douanes de Fort de France, au nez et à la barbe des gabelous qui étaient en train de me tourmenter, ils croyaient que je prenais des notes…

- Janvier :        Dans un second temps :

- L’auteur :      Je reprends tout au calme et saisis sur mon traitement de texte ce qui est apparu sur le papier ; j’ai parfois du mal à me relire.

- Janvier :        Cette manière d’écrire est surement à l’origine du rythme que l’on trouve dans certaines séquences de vos ouvrages ?

- L’auteur :      Parfois je dis : l’important n’est  pas les mots, mais la musique des mots.

                        Les politiciens l’ont bien compris.

- Janvier :        Et vous avez des références !

- L’auteur :      Seul agir m’a intéressé dans cette fonction, aujourd’hui seule l’image importe. Le citoyen est formaté, pré-conditionné, il va vers les informations qui l’intéressent et sait où les trouver, il cherche à conforter les évidences qui ont construit sa vie. L’homo politicus propose sa marchandise dans un média-room : mieux il la présentera, mieux il se vendra. Qu’importe le média, qu’importe le discours, seule compte l’image.

- Janvier :        Vous réglez des comptes ?

- L’auteur :      Je pense être sans haine et sans regret, on est passé de l’être au paraître, ça ce n’est pas moi qui l’ai dit.

Pour revenir à votre question, la musique des mots m’est très importante : je pense que cette musique doit illustrer le propos. En peinture j’adore les impressionnistes.

- Janvier :        La Martinique ?

- L’auteur :      Depuis onze années, une opportunité, une renaissance. Surement m’a-t-il été plus aisé de repartir ailleurs après l’explosion de ma vie. Les martiniquais sont très accueillants, c’est la France et sa langue, beaucoup de repères, mais aussi une culture complètement différente.

- Janvier :        Pour l’écriture ?

- L’auteur :      Le style est ici très différent : beaucoup de volume et de couleurs, un rythme plus lent, un fort ancrage sur les racines douloureuses de l’esclavage. Mon premier souci arrivant ici a été de lire les auteurs de la Martinique : Césaire bien-sûr, Raphaël Confiant, Édouard Glissant, Franz Fanon, Patrick Chamoiseau… Un moyen de faire connaissance, j’ai pris la musique, les sons les odeurs et les couleurs, je me sens un peu d’ici aujourd’hui.

- Janvier :        Un océan de solitude, c’est votre histoire ?

- L’auteur :      Pas du tout, je n’ai vécu aucun des faits contés dans ce roman pour autant il est entièrement de ma sensibilité. Une manière de projection disiez-vous ?

- Janvier :        Des écrits plus personnels ?

- L’auteur :      Arrivant ici il y a onze années, j’ai retrouvé un petit cousin, un peu perdu de vue. Se retrouver en cette lointaine terre où il vivait pour quelques temps avec sa femme et ses enfants, a été un choc émotionnel très fort pour nous. Sa mère Denise, était ma cousine, nous étions du même âge et du même coin de Normandie. Nous étions très proches, elle s’est marié un peu plus tôt que moi, ses cinq enfants, son mari Jean-Pierre : une idée du bonheur ; nous aimions beaucoup nous rencontrer.

On l’a retrouvé morte, sa voiture écrasée contre un pylône, son petit dernier ceinturé sur son siège enfant à l’arrière, vivant, qui ne comprenait rien.

Pas de mots.

Chacun a repris sa vie, autrement.

Vingt-cinq années plus tard, même si de temps à autre les souvenirs me revenaient, je croyais être « guéri » de ce drame.

La rencontre avec Emmanuel a ramené tout à la surface.

Son père avait été terrassé, il s’était lancé avec ses quatre enfants dans un activisme fou qui seul parvenait à le distraire.

Je sens encore sur mon bras le poids de son corps affaissé à la sortie du cimetière.

Il n’a jamais su parler de leur mère à ses enfants, il ne le pouvait pas.

Emmanuel qui avait 6 ans à l’époque m’a demandé de lui parler d’elle, il a fallu boire des larmes et de l’alcool. Elle a vécu un peu entre nous ces soirées là, elle est toujours entre nous.

- Janvier :        Vous avez eu besoin d’écrire.

- L’auteur :      Plus qu’un besoin, une impérieuse nécessité. Je n’imaginais pas comme ce drame était encore en moi.

- Janvier :        Je sens vos larmes.

- L’auteur :      Je suis fier de pouvoir encore pleurer.

- Janvier :        Vous avez écrit…

- L’auteur :      Je n’ai trouvé que ça.

Tout cela m’a trop ému, j’aimerais que nous concluions.

- Janvier :        Vous m’avez tant dit, mais nous nous retrouverons un autre jour.

- L’auteur :      Je vous livre ce poème, je l’appelle mon chant de vie, il fera une bonne conclusion. Il est taillé à coup de hache : « la vie dégoupillée m’a pété à la gueule », c’est elle. Tout dans ce texte est ma vie, on ne peut mieux conclure.

- Janvier :        À bientôt.

 


Roll Again

 

 

Dépendant, aliéné, sans voix et sans audace,

Sortant d'un premier rêve enrobé de douceurs,

Advint pour moi le temps d'exploser cet espace,

Hésitant, frémissant, d'affronter la douleur.

Abandon, le premier, d'un amour absolu,

Un départ sans retour, un départ obligé,

Quitter l'eau pour le ciel, un nid pour l'inconnu,

Tomber en pesanteur pour apprendre à nager,

Vivre, simplement vivre, hors de l'amour sans mots,

Lancer ce premier cri, le seul et le plus beau :

 

Je continue, je... continue!

 

Alors j'ai avancé, sans autre boniment,

J'ai poussé vers le haut et puis vers le devant.

J'ai imposé ma vie, j'ai imposé ma voix.

Bien d'autres aussi l'ont fait et souvent contre moi.

Lors nous avons vécu, cocus et solennels!

Civilisés, sauvages ; inutiles, essentiels.

Nous abolissions tout pour être intronisés.

Nous tombions des murailles pour les mieux justifier.

La vie nous ménageait qui voulait notre corps,

En ultime retour sans nous le dire encore.

 

Je continue, je... continue!

J'attrapais de la barbe et un peu de cervelle,

Paradant insolent, sublime et éternel,

L'univers à mes pieds, le bonheur par-dessus!

Au plein cœur d'appétit j'ai su mon impuissance

À seulement gérer le cours de mon destin.

Las, il était trop tard pour rebrousser chemin,

Car j'avais effacé les pas de mon enfance,

Oublié des amis qui m'étaient trop connus!

Qu'importe ils reviendraient, ignorant mes absences,

Entonner avec moi ce chant d'indépendance :

 

Je continue, je... continue!


 

 

La vie dégoupillée m'a pété à la gueule,

A ruisselé du sang sur mon cœur par trop nu.

Au milieu des couleurs a surgi un linceul,

Des pages écarlates m'ont décliné la mort.

Dès lors j'ai survécu, aveugle, heureux, têtu,

Réinventant l'oubli, m'enfermant en mon corps.

Il devenait patent qu'en ce monde banal,

On paie les intérêts sans voir le capital,

Je me suis redressé pour nier cette imposture,

Don Quichotte moderne armé du cri blessure :

 

Je continue, je... continue!

 

Ces images sordides du fond de la planète,

Ces cœurs déchiquetés tombant dans nos assiettes,

Et ces révoltes sourdes que toujours réprimons,

Avec pour seule issue, cramponner le timon,

Toutes ces politesses filles d'hypocrisie,

L'incapacité mienne à dénoncer la vie.

Le refus de mon corps à quitter ces horreurs,

Moi qui ne sais que vivre, même au sein du malheur,

Par des compromissions niant leur sens aux mots,

Et ce cri éructé s'arrachant à mes os :

 

Je continue, je... continue!

 

Il a fallu tout boire : le nectar et la lie,

Continuer à sourire, même dans les tortures,

Tortures infligées ou tortures subies.

Il a fallu tout prendre, le vinaigre et le miel,

Étreintes et baisers, atteintes et morsures,

Puis se retrouver nu en plein sixième ciel.

Un petit négrillon au bord de mes errances,

Qui rit, explose en vie, qui de pleine innocence,

Jette toutes ses dents aux éclats du soleil,

Et je repars, heureux, à moi-même pareil,

 

Je continue, je... continue!

Un terrible poison, qui s'insinue glacial,

Et qui bloque les veines, les rêves, les envies,

Commence à envahir mon tréfonds animal,

Et voudrait m'interdire tout nouvel appétit.

Je le croisais le jour où mon père me quittait,

Je le sais aujourd'hui gentiment installé;

Cette froidure atroce, palpable et qui me guette,

En a tant atterré du troupeau que j'aimais,

Qui m'ont laissé perdu au coin de la planète,

Que je ne pense plus pour seulement bramer :

 

Je continue, je... continue!

 

Bien tard vieillard perdu, assis dans mes rejets,

Si mes odeurs acides indisposent mon nez,

Si tous les sentiments s'envolent de ma tête,

Tant pis si les douleurs, tant pis si les sornettes,

Tant pis si les fatigues remplacent les émois,

Entre tous ces tuyaux et toutes ces potions,

Qu'aujourd'hui je réprouve, je renierai mes fois,

Je brûlerai mes livres, trahirai avec zèle,

À seule fin tous les jours de balancer au ciel,

Cet inutile chant qui tue les compassions :

 

Je continue, je... continue!

 

Quand la totalité du total de mes pas,

M'aura cassé, lassé, que je serai sans joie,

À la limite même du vouloir et du songe,

Si l'amante camarde se couche enfin sur moi,

Dans un dernier effort, dans un premier mensonge,

Vers cet homme de foi que je n'écoute pas,

Suprême lâcheté, j'allongerai le bras,

Je prendrai son ticket, à seule fin légitime,

D'éjaculer au monde qui s'en fout et s'en va,

Le chant originel au bout d'un râle ultime :

 

Je continue, je... continue!