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Sur l'établi

 

À travers plusieurs vies, leurs rencontres ou leurs évitements, nous parcourons un siècle qui court de 1914 à nos jours

 

Vies de traverse

 Marc Pottier

© Marc Pottier 2019

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              La gare de Solesmes proche de Cambrai, est en effervescence, son habituelle activité est amplifiée par les convois militaires qui en cet été 1914 amènent vers le front troupes et armements. L’humeur est plutôt joyeuse, le soleil égaye ceux qui partent pour la « der des der », mettre la pâtée aux allemands et revenir glorieux dans quelques semaines à la maison…

            Élisée est sur le quai réservé aux civils avec son épouse et leur petite famille ; ils connaissent bien cette gare mais ils ont en ce moment du mal à la reconnaître. Lui est ici chef de gare depuis près d’une dizaine d’année, il aime son métier, cette ville aussi mais la qualité de son travail lui a valu une promotion : il est nommé assistant auprès du chef de gare du Tréport à la limite de la Somme et de la Seine Inférieure ; s’il est là avec les siens c’est pour rejoindre son nouveau poste. Lui a l’habitude de voyager et de changer d’air, ce déménagement, surtout avec les évènements qui se préparent, lui convient assez bien d’autant que la mer ne peut être que bénéfique pour leurs quatre petits, l’ainée à une dizaine d’années et le petit dernier cinq ans. Mais Léonie ne prend pas les choses de la même manière, ils en ont bien parlé, elle a reconnu les avantages qu’il y aurait à rejoindre le nouveau poste, elle a préparé les bagages, pas grand’chose, ici ils étaient logés dans l’appartement meublé de la gare, toute leur fortune tient dans le petit fouillis de valises posées à leur pieds. Maintenant qu’elle est là devant ce train que les mécanos préparent, elle se rend compte qu’elle va quitter son pays, sa famille, ses amis et des larmes montent à son visage, ses enfant se serrent auprès d’elle, frissonnants malgré la température. Lui s’y attendait bien un peu et s’était bien préparé, mais ces larmes et ses enfants bien un peu apeurés, il n’avait pas prévu ; il va bien essayer de remonter le moral de sa petite troupe leur faisant miroiter le beau voyage qui se prépare, il parvient à arracher quelques petits sourires mais ceux-là s’éteignent vite dès que le visage de maman noyé de larmes se pose sur eux.

            Le train sera bientôt prêt, une dernière fois il va agiter le drapeau rouge pour lui-même, ses collègues sont là et ils ont tant insisté pour que ce soit lui qui le fasse ! Il regarde donc Léonie et lui dit doucement : « Allez, on y va ! », il n’y a sûrement pas mis assez conviction tant il comprend son déchirement. Elle le regarde intensément et dit : « Je préfère rester quelques jours encore avec les enfants, je n’ai pas réglé toutes les affaires que je souhaitais régler, tout cela s’est passé si vite, une semaine ou plutôt deux et nous te rejoindrons. »

            Ils sont vraiment très unis, Élisée est très à son écoute, il comprend, cela ne lui plait pas trop, mais d’un petit signe de tête, d’un timide sourire, il acquiesce.

« Peut-être as-tu raison, de plus il est vrai que nous ne serons pas logés dans la gare, l’appartement est réservé au chef et je ne suis que son adjoint, cela me permettra de préparer votre arrivée dans de meilleures conditions.»

Léonie s’approche de lui et l’enlace, ses larmes redoublent et les petits viennent en grappe enserrer leurs parents, un coup de sifflet indique le proche départ, la grappe se défait doucement, la locomotive lâche quelques jets de vapeur, une fumée et quelques escarbilles qui effacent un peu le soleil. Élisée tend le drapeau au nouveau chef de gare et se dirige vers son wagon, derniers baisers, dernières étreintes, il est dans le train. Il trouve vite un compartiment et s’approche de la vitre, il détache la large courroie de cuir qui la maintient fermée, il se penche vers eux, des vibrations commencent à habiter le train. Pas de mots, que des regards qui essaient de figer l’instant. Pas de mots, que des regards et tant d’amour… Le train s’ébranle, il se penche un peu plus, agite son bras, ouvre la bouche et crie gentiment : « On sera bientôt ensemble, quinze jours seront vite passés… » Mais le sifflet de la machine coupe la fin de sa phrase…

Un signe ?

Il roule, s’éloigne, le panache de fumée enrobe les siens, ils disparaissent. Cette gare qu’il a tant parcourue, tant aimée, cette gare aujourd’hui prend un parfum de guerre.