Une société de satiété

 

 

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Une société de satiété

 

Fleurs en cheveux, pavé en main, 20 ans et tout va bien.

Ce mai vécu dans les rues, les amphis, les usines ou la tête vient de temps à autres me rendre visite, comme ça, juste comme ça, je passais par là…

L’époque parlait de société de consommation, c’était le mal suprême, celui-là même qui s’apprêtait à nous happer, nous voulions nous défendre, nous avons su crier et puis céder enfin. Rien n’est plus sérieux que le rêve, et nous avons rêvé, il n’est pas ici de nostalgie, juste un petit retour soumis à l’empreinte du temps ; c’est ce soir, chacun a ses soirs, chacun devrait les avoir.

Depuis le monstre a grandi, il a croqué la planète, un peu de nous aussi. Et je revois ces soirs, et j’entends les échos du cirque d’hiver de Rouen où l’on venait s’asseoir pour respérer un peu. La parole était libre et nous l’étions aussi sans le savoir vraiment, Colette Magny, sa voix ne s’est pas tue car je l’entends encore, toute une ambiance tombée là pil-poil au carrefour de mon avenir.

Si près.

On rêvait de bonheur, de vies à vivre.

Un autre monde s’est construit et moi je rêve encore.

Tout est permis dans un rêve… Le mien est celui d’un monde de satiété.

C’est la frustration qui est le moteur de notre monde occidental et de quelques autres. Elle est si indispensable qu’elle est programmée à chaque instant de nos vies et fait de nous des êtres désorientés, toujours en appétit, jamais en satiété. Ne pas consommer c’est être complice du déclin, du chômage, de la misère aussi : gavons-nous pour nourrir les miséreux. Ingérons notre planète à la plus grande vitesse pour que chacun ait son travail et puisse aussi la consommer à son tour…

Je rêve d’une société de satiété, celle qui nous ferait abandonner la course à la falaise.

Course à la falaise ?

Au cœur d’une prairie verdoyante, au milieu des fleurs, des oiseaux, n’ayant qu’à tendre la main pour cueillir fruits, légumes et qui sait plus, nous avons un jour reçu un homme en complet gris. Il nous a expliqué que la prairie qui se trouvait de l’autre côté de la colline avait de meilleurs fruits et une herbe plus verte. Nous nous sommes regardés et nous avons couru. Plus nous nous regardions et plus nous courions vite afin d’être les premiers à trouver cette merveilleuse prairie ; quand nous l’avons atteint nous nous sommes convaincus, après tous nos efforts, que le vert était plus vert et les fruits plus fruits encore que ceux que nous connaissions. L’homme en complet gris sans se presser nous a rattrapés, il a constaté satisfait notre satisfaction et il nous a glissé à l’oreille que la prairie suivante était encore plus jolie… De prairie en prairie nous avons couru sans trop prendre le temps de profiter de notre temps, de notre vie et de ces prairies.

Je me souviens d’un doute qui m’a envahi ce jour où je n’avais pu goûter la pêche que je venais de cueillir tant il m’était devenu urgent d’atteindre une encore nouvelle autre prairie. Je suis arrivé essoufflé sur cette autre commençant à penser qu’elles finissaient par se ressembler toutes et que seule notre curiosité nous les faisait voir autrement. Je me suis posé là, j’ai ramassé un brin d’herbe, l’ai mis entre mes dents et me suis assis par terre : sur ma planète. L’homme au complet gris m’a dépassé jetant un regard dédaigneux, poursuivant à pas lents la horde en transhumance, le calme a fini par s’installer et j’ai pu retrouver le chant des oiseaux, l’odeur que la fraîcheur du soir faisait remonter du sol et je me suis endormi là. Je me suis trouvé bien et mes rêves ne furent que douceurs, poèmes et chansons. Au petit jour je me suis éveillé entouré de quelques-uns qui s’étaient aussi posés là, nous avons siffloté et pris le temps de profiter de l’instant et de l’endroit. C’est alors que j’ai entendu au loin le bruit des vagues, ma curiosité s’en est trouvée aiguisée et avec deux ou trois nous sommes montés sur un promontoire pour apercevoir nos anciens compagnons qui continuaient leur course à une vitesse encore accélérée, derrière eux un homme en costume gris…

Nous avons compris qu’ils traversaient la dernière prairie : au loin la mer semblait les attendre, le bord de la falaise n’était plus loin, ils continuaient les uns et les autres de s’épier et d’accélérer leur train afin d’être les premiers. Nous étions trop pressés de retrouver la prairie que nous avions quittée et je ne sais pas ce qu’ils ont fait arrivés au bord de la falaise : leur élan les a-t-il entraînés en bas ? Leurs suivants les ont-ils poussés avant de chuter aussi ? Ce qui parait certain est qu’ils avaient atteint la fin de leur voyage.

Trop heureux des petits bonheurs que nous avait procuré celle-là, nous avons rebroussé chemin pour goûter celle d’avant que nous n’avions fait qu’effleurer et fûmes fort surpris d’y trouver quelques autres qui avaient eu plus tôt que nous décidé de s’arrêter enfin. À leur contact nous apprîmes des plaisirs plus subtils dans les odeurs, les goûts et les échanges. Et nous imaginions déjà qu’en revenant doucement sur nos pas nous ferions à l’infini de nouvelles découvertes.

Un homme en complet toujours gris nous rejoignit, trop préoccupé par les graphiques que lui débitait son portable, il ne prit garde à nous, une manière de jouissance artificielle envahissait son visage et faisait vibrer son corps, je crois bien qu’il salivait un peu ; il disparut enfin.

 

 

 

Au loin, au pied d’une falaise, mouettes et goélands ripaillaient.